Petites coupures

Xavier Péron

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Roman-série

IVe de couv :

Yvan Pepperdine, artiste visuel et bidouilleur d’images reconnu dans les agences de publicité qui le font travailler grassement depuis 10 ans, se retrouve en quête de renouveau, après la séparation d’avec Stephan, la femme de sa vie. Il est abasourdi par la raison de cette rupture : après le succès professionnel, sa ringardisation et ses revenus en baisse ne le rendent plus baisable. Elle le vire comme on va faire piquer son chien.

Il semble pétrifié par l’absurdité du choix de Stephan, même s’il la savait adepte de tout ce qui brille. Il ne se remet pas de cette séparation, il l’aime à en crever, mais il n’a pas envie de crever.

Sa passion pour le bel ouvrage imprimé, le lance dans la production de faux billets à la suite d’occasions pas prévues au programme, avec comme seule motivation de se mettre à l’abri et de ne plus avoir à parler d’argent, car il suffirait de descendre à sa cave pour y piocher des liasses d’euros, c’était infini, comme dans le veston ensorcelé de Dino Buzzati. Il a perdu la femme qu’il aime, et il ne s’en remet pas.

Pour éviter de se faire écrouer comme faussaire et de prendre 20 ans de prison, il prendra grand soin de n’imprimer que des petites coupures et de les utiliser à bon escient. En se rachetant, en la jouant fine, en aidant tous ceux qui en ont besoin autour de lui, et en flambant un peu quand même. Cela lui fera retrouver Stephan ou est ce que c’est ce qui le perdra ?

 

Episode 1

Ma femme s’était levée du pied gauche et manque de bol, moi aussi. Stephan, c’est son prénom, m’avait demandé de déguerpir dans les 10 secondes, sur un ton outrecuidant et après avoir vidé 2 ans d’amertume et de rancœur sur ma nuque fatiguée. C’était une histoire qui semblait se terminer.

Alors qu’une poignée d’alexandrins maladroits et venimeux m’avaient déjà mis de mauvaise humeur, je lui coupais la parole :

- Est-ce que je te vais ?...

Ce qui avait eu le don de la stopper net, n’ayant pas compris cette formule simple mais qu’on utilise jamais. 

- Mais Yvan, qu’est ce que tu racontes ?…

Ça sentait la défaite même si je m’étais battu, on ne se comprenait plus. 

À 8h32 ce matin-là, j’avais vite fait de claquer la porte blindée alors qu’elle continuait de me traîter de connard pendant qu’elle pissait assise sur le trône, la porte des toilettes ouverte, dans un sifflement de petit tuyau percé qui la rendait vulgaire au-delà de la limite. C’en était trop et en descendant les 3 étages à toutes blindes, je m’étais interdit de remettre les pieds dans cet enfer une seule fois, à compter de 8h33 ce jour. 

Depuis 6 mois déjà, cet appartement était devenu le théâtre permanent de la haine, celle qui ressemble à s’y méprendre à l’amour, qu’un homme et une femme arrivent parfois à s’infliger et à laquelle il faut généralement répondre par des décisions rapides et radicales. Donc 6 mois, c’était déjà beaucoup. La vie n’est pas toujours béate de bonheur, c’est dans le contrat au départ. Il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux, comme disait Desproges sans sourire.

 

Même jour, 20h02

La pluie était tombée sur mes cheveux et leur donnait encore un aspect gras. J’étais rentré chez moi depuis au moins 10 minutes. Je n’avais pas encore séché mais j’avais déjà fini ma bière.

Cette journée puait déjà le gras, le lourd et le suant depuis le matin. La vie, c’est un mauvais moment à passer.

Avec mes cheveux gras au-dessus de mes yeux rougis, j’étais quand même revenu le soir même, sans autre réelle solution d’hébergement en dehors de chez moi. Stephan n’était pas là et pour une fois, je m’en réjouissais en posant ma bière vide sur la plaque à induction. J’allais pouvoir m’écouter les 4 vynils que j’avais acheté à la Fnac avant de rentrer. Peut-être réfléchir. À elle, à nous. Finalement, à part l’amour infini que j’avais pour elle, pas grand chose ne me retenait à elle, pas d’enfants, et c’est d’ailleurs ce qu’elle m’a reproché parfois, malgré sa Josette qu’elle avait fait avec mon prédécesseur. Il y avait seulement ce duplex acheté il y a 5 ans mais aussi et surtout, il y avait tout mon business que j’entretenais avec son père depuis des années qui s’écroulerait avec notre rupture. La double peine, non content d’avoir ma vie privée à refaire, il eût fallu que je ré-envisageasse également ma vie professionnelle, de fonds en combles. Parce que forcément, son père, bon père, m’aura blacklisté dans le milieu, il aura activé ses réseaux de Francs-maçons, je serai tricard. Bon. Soit. Les 4 albums que j’avais à découvrir ce soir jouissaient d’une urgente priorité pour les 3 heures à venir, et rien n’ébranlerait l’ordre de ces choses-là, sauf un incendie. Je restais persuadé d’avoir bien fait de claquer la porte ce matin, mais la mélancolie me colonisait.

Ce soir-là, j’avais fumé 6 pétards, bu 3 bières, pété une dizaine de fois et grignoté de la junk food. Stephan était rentrée très tard, prise par des mondanités professionnelles comme elle les aime. Je n’avais eu qu’un seul sms d’elle, formel à 23h44 alors que 2 ans auparavant encore, nous nous envoyions encore des smileys qui font des bisous avec un cœur. Elle ne m’aime plus, visiblement. Ça sent la merde, elle va jeter l’homme avec l’eau du bain. Malgré mon infinie tristesse et mon étonnement devant l’amour impossible, j’étais ce soir-là quand même très énervé, revanchard, et incrédule. Désolé Stef, fallait pas pisser en même temps que tu argumentais, on se fait toujours piégé par le cumul des fonctions, c’était trop, c’était en trop. Je pars.

Les derniers disques acquis n’étaient pas tous bons, mais cette soirée là n’était pas totalement gâchée pour autant. 

 

*****

 

Quand j’ai rencontré Stephan, 8 ans plus tôt, elle était séduite par ma liberté, mon décalage, ma bohème et mes “autorisations”. C’est tout ce qui la fait fuir aujourd’hui, et c’est non sans me plonger dans une perplexité infinie. 

Stephan est une femme qui avance, ambitieuse, assez individualiste, brillante, bosseuse, Stephan est une femme professionnelle ! Elle a une belle carrière de consultante dans l’immobilier d’entreprise derrière elle et devant elle, sautant d’une belle boîte à une autre belle boîte au fil des années, elle devint, par beaucoup de travail, l’exemple parfait de la femme qui s’est faite seule, la petite provinciale qui ne lâchait pas sa promesse originelle de cracher de l’argent et d’aller toucher tout ce qui brille. Elle y était arrivé, elle avait de l’argent et pouvait se maquiller la bouche avec du Chanel tous les jours. Elle y était arrivé depuis longtemps et sans jamais trébucher, c’était d’une certaine manière impressionnant. Malgré nos divergences d’ambitions, je l’admirais, elle était fascinante d’efficacité, même quand il s’agissait de faire une machine le samedi matin. Elle envisageait des projets avec moi, pour nous, me poussant, hautaine, à me sortir les doigts du cul, espèce d’artiste !

Moi, loin d’avoir les doigts dans le cul (c’était une légende qui s’était installée dans l’inconscient de Stephan, tel un gif itératif), j’étais un peu l’inverse d’elle. Je misais sur l’instant présent, essayais de le faire vivre, de nous faire vivre, en essayant d’attraper les frissons que nous procurent l’art ou les mots. Elle avait aimé ça longtemps, avait adopté cette posture, ça l’apaisait me disait-elle. Elle qui ne pouvait s’empêcher de se projeter à minimum 6 mois. Je lui disais que ce bon vieux futur n’est qu’une hypothèse, les souvenirs, c’est maintenant qu’on se les fabrique.

J’étais installé avec Stephan depuis 5 ans et j’avais trouvé un bon filon professionnel. Passionné d’images depuis mon enfance, j’avais fini designer illustrateur et à 44 ans, je m’étais fais un nom dans le métier ce qui me permettait de travailler pour de grandes marques, à qui je déconseillerai de calculer aujourd’hui ce qu’ils m’ont payé pendant 10 ans au risque de trouver ça absurde et/ou indécent. Mes cartes de visite disaient Yvan Pepperdine, Visual Artist en lettres dorées à chaud sur papier noir. J’en souriais tous les matins juste d’un coin de la bouche tellement j’étais conscient de la dimension mercantile et superficielle de tout ça, qui n’avait pas grand chose à voir avec mes propres quêtes artistiques. Au départ, c’est le père de Stephan, Claude, qui m’avait introduit dans les réseaux du tout Paris de la publicité, je lui devais l’intégralité de mon carnet d’adresses…

Nous gagnions alors bien notre vie, Stephan et moi, nous vivions dans un bel endroit rue de Sicile, notre niveau de vie montait en même temps qu’elle gravissait les échelons et que je restais bankable dans les agences de pub, en bricolant mes images et en y faisant se rencontrer les mots les plus malins possibles qui assureront un retour sur investissement correct pour qu’ils continuent de travailler avec moi. 

Et puis, la tendance dans la communication, par définition, ça passe. Rien n’existe et tout disparaît. La communication n’a rien à faire avec la littérature, l’artistique, c’est du cosmétique. Tu es à la mode outrageusement et tout s’arrête du jour au lendemain, parce qu’un autre arrive, plus moderne que toi. C’était pourtant un rêve d’enfant d’être indémodable. J’ai beau gesticulé dans tous les sens, rien n’y fait, une beau jour je deviens ringard, alors que je ne l’ai pas demandé. Je cherche à changer de style et même de pseudo ! J’aurais changé dans ce laps de temps ma photo de profil Facebook 4 ou 5 fois, comme une femme change de coupe de cheveux quand elle quitte un homme. Je me re-chercherais, tenterais de rester créatif, frais et nouveau, et comme on dit maintenant innovant, disruptif mais surtout pas déceptif.

La vie étant courte et l’art long, survient alors l’absence de revenus réguliers, fatalement. Ce ne sont pas les quelques ménages que je ratisse ici et là qui peuvent subvenir au règlement des charges domestiques et des voyages avec Stephan, qui en général ne sont pas de la gnognote. 

 

Episode 2

Le lendemain de notre engueulade de rupture, je réalisais que je m’étais mis dans une merde olympique. Pourtant, j’avais la sensation paradoxale de retomber sur mes pieds, et qu’en même temps je m’envolais, je m’allégeais, me délestais. Pragmatique et adepte de la fonctionnalité à mes heures, je décidais donc de léviter, dans un premier temps. Il ne pleuvait plus ce lendemain-là, le boulanger n’avait jamais fait d’aussi bons croissants, et en même temps j’avais pas faim, ce qui ne m’empêchait pas d’avoir un air entre optimiste et inquiet. 

Après avoir vécu la féminité au quotidien, les parfums, les futilités, les premier et dernier degrés, l’épilation, Anna Gavalda et les règles, le premier réflexe de tout mâle à station verticale est de donner un coup de fil à ses potes. 

J’appelais mes amis d’alors. Christophe, un laconique locace, un grand con irrésistible de drôlerie en petit comité et totalement pétrifié en société. J’appelais aussi Laurent, François, Tonton et les autres, mais finalement, je fis volte face à ceux qui me proposaient un plan dans l’instant, et m’excusais d’avoir déranger les autres qui n’étaient pas disponibles pour me faire boire et de chialer, une première fois.

Non, j’avais préféré squatter momentanément une chambre de l’hôtel Ibis de la porte d’Orléans, avec mon lecteur de musique, sur lequel j’écouterai les morceaux qui deviendront probablement la bande originale de ce moment de ma vie.

 

*****

 

Je travaillais dans la pub depuis 10 ans, ce qui me garantissait des fins de mois invisibles et des amis superficiels pour la plupart. J’avais probablement le sens des affaires sans vraiment l’avoir cultivé, mais la matière finalement m’avait épuisé, abrutit malgré la passion dévorante que j’avais pour mon artisanat. J’avais pensé il y a 2 ans ouvrir une fleuristerie, -ce mot n’existe pas et on se demande pourquoi- puisque j’aimais les fleurs et que je commençais à ne plus être tendance. J’avais pondu un concept de fleuristes-jardinier, très haut de gamme pour ceux qui voulaient se faire un jardin dans leur appartement. Mais Stephan avait donné son verdict : C’est relou le commerce ! Elle m’avait convaincu à l’époque et aujourd’hui je la remercie. Tout d’un coup, j’avais trouvé le remède au cynisme. Je voulais désapprendre, redevenir naïf, perdre mes réflexes. Me faire repuceler. C’était le moment. L’art visuel fait appel à l’hémisphère droit du spectateur. Il n’y comprend rien mais y saisit tout. Tu en apprends plus sur toi que sur une œuvre graphique quand tu la regardes. Je dois revenir à la base, imprimer des images pour moi et pour qui voudra. Pour la beauté du geste.

 

Le lundi qui suivait, Stephan et moi n’avions pas encore décidé de se séparer, par confort, par flemme, par omission. Mais plus question de cohabiter plus d’un quart d’heure dans la même pièce !

Fatalement, nous nous quittâmes peu de temps après et je restais amoureux d’elle. L’autre est toujours inaccessible, d’où vient ce besoin de vouloir toujours traîné sur le ventre d’une femme ? Elle avait eu beau m’insulter comme un chauffard, je restais le chien de son chien, à lever la patte si elle me le demandait. Je trouvais ça tellement absurde, qu’une femme arrête une histoire, des fondations affectives, de l’amour en barre, parce que son bonhomme ne peut plus subvenir aux besoins du pacte implicitement signé au départ. Je n’oses plus prendre d’initiatives, je deviens une merde, empêtré que je suis sur la question de mon existence. Stephan s’en défendait toujours, mais elle était muée par l’obligation de vivre large, de vivre riches, rien n’y faisait. Elle avait été élevée comme ça.

 

*****

 

C’est après une grosse année de tergiversations administratives, de ventes et autres partages de biens que j’avais enfin les idées claires. 

Je croyais avoir compris mais tout est incompréhensible. J’ai perdu ce qui semblait ressembler à la femme de ma vie, et même si je m’interdisais de me laisser ravager par le manque, c’était pour moi un échec absurde. Stephan avait tenté une fois ou deux de se rapprocher de moi, mais c’était bizarre à chaque fois. Je constatais qu’elle constatait qu’elle ne m’aimait plus assez.

Alors je suis parti dans des contrées spirituelles, artistiques et intellectuelles encore inexplorées. Inexploré non plus le trou béant que je creusais dans mon compte en banque, puisque bien sûr, j’étais en vacances prolongées et sans revenus fixes. Juste un moelleux matelas, héritage de mon sens des affaires qui m’autorisait des écarts maîtrisés. Ça n’a pas durer longtemps, la réalité économique me rattrapant assez rapidement.

J’avais perdu Stephan non pas parce que je ne bandais plus ou parce que je ronflais la nuit, mais parce que j’avais attrapé le syndrome du loser ! 

C’est absurde et inconsistant, et je me jure qu’à partir d’aujourd’hui, j’aurai de l’argent. Plein. Des millions. Tiens, fleup, je crache. 

Ce qu’on me dit, partout, avec souvent un air faussement sincère, c’est qu’il faut mépriser l’argent, qu’il faut privilégier les rapports humains, le bonheur béat, le pinard et le Rock’n’roll, tout ça. Je corrigerai en disant qu’il faut mépriser l’argent, mais surtout la petite monnaie. On te dit Gagne, dépense et il te faut beaucoup de lucidité, de silence et de solitude pour savoir résister à ça, à cette course sans ligne d’arrivée. Alors tu craques souvent parce que tu n’es pas lucide tout le temps, tu aimes ne pas trop avoir à penser aux fins de mois et tu t’y habitues. Mais effectivement, ça ne fait pas forcément le bonheur.

 

Episode 3

Je retrouvais quelques clients petit à petit, moins prestigieux, mais qui me suffisaient à me nourrir et à me mouvoir. Je bricolais, j’explorais, je rencontrais. D’autres diront que je procrastinais mais je m’en foutais.

J’avais emménagé dans le XIIIe arrondissement, dans la maison de mes parents disparus depuis 10 ans, après avoir virer les derniers locataires, des expatriés américains. C’était grand, c’était l’enfance, c’était chez moi.

Amoureux du Print, j’en profitais pour me balader chez les imprimeurs artisans en tous genres, planqués dans les provinces brumeuses pour assouvir ma soif d’encre, de beaux papiers et de travail bien fait. Pour imprimer tout et n’importe quoi. Dans mes pérégrinations, je m’étais acoquiner avec René, imprimeur-typographe de 76 ans qui faisait toujours tourner ses Heildelberg dans son hangar logoté QualiPress impressions à façon, perdu en banlieue lyonnaise. C’était un génie de l’impression, il était rentré à l’Imprimerie nationale à l’âge de 16 ans, l’avait quitté à 42 pour ouvrir son imprimerie au plus proche des siens. Il avait imprimé les plus beaux ouvrages de la BnF et ne trahissait jamais son amour pour la belle épreuve. Un orfèvre, doublé d’un homme fort. Intègre et simple. On avait en commun le goût de la trace imprimée et du Morgon.

Un weekends où j’étais de passage chez lui, je filais un coup de main au cul de la machine, tout ces petits trucs que je n’avais pas eu le temps de faire avant. Ils m’apprenait le métier comme si j’avais 16 ans. Je vibrais, c’était jouissif, et ça avait le mérite de me faire relativiser mes pauvres névroses d’amoureux éconduit. 

Il m’avait raconté cette histoire ce jour-là, du début des années 90, quand l’avènement de la PAO avait sinistré tout un pan de métiers, l’arrivée des Macintosh pour composer et imprimer avait mis sur le carreau une tripotée de bonhommes comme lui, il s’était retrouvé désœuvré à attendre la commande qui n’arrivait pas, il s’occupait alors à reproduire divers documents officiels, au plus près, dans les règles de l’art. Comme ça, pour s’occuper. Pendant une pose Morgon-rosette, alors que nous avions cessé de faire cliqueter la machine un moment, il commençait à être farci (c’était notre 5e pause de l’après-midi), il m’ouvrit de grandes tiroirs en bois gras et taché, très larges et fermés à clé, qui permettaient le rangement de feuilles 70x102 cm à plat. Il était très fier de me sortir sous les yeux des planches de timbres de la Poste copiés à la perfection, des milliers qui donnait envie d’écrire des lettres. Des cartes d’identité vierges (le vieux modèle en carton), des caducés, des formulaires CERFA en tous genres. Il s’amusait à reproduire, sans rien en tirer, pour le plaisir d’imprimer, en se donnant les contraintes de la copie parfaite. Il avait beaucoup travailler sur le filigrane, ces manques dans le papier quand on le regarde à la lumière. Il s’était équipé de machines rares qu’il savait faire tourner, comme un mécano prépare les motos avant la course. Des horloges. C’était une technique compliquée le filigrane et il avait trouvé les solutions petit à petit, si bien qu’il arrivait à une perfection de la copie. Probablement le meilleur faussaire du monde en activité. 

À la vue de ces planches de timbres, j’étais sidéré, lui rappelait illico que la copie de documents officiels, quelle qu’elle soit c’est très très interdit, ça a tendance à énerver les juges, tu prends pour 20 barreaux minimum mon p’tit René ! C’est d’ailleurs écrit sur les billets de banque en corps 1. 

Il me répondit qu’il s’en carait l’oignon en rechargeant mon verre. Tout ce travail ne sortirait jamais de son hangar, comme une vieille Panhard, ce serait au pire découvert après sa mort, je n’avais donc pas de peine à comprendre son jmenfoutisme. On trinqua, et sommes restés à regarder tout ça au compte-fil, à la lueur de la caisse lumineuse spécial lumière du jour pendant des heures. Il me raconta tout dans les détails, me montra toutes les plaques bien planquées qui avaient servi à l’impression, je me retrouvais dans un labo clandestin. C’était fascinant et ma vie avait besoin de fascination.

Le lendemain, alors que j’évitais de bouger ma tête trop vite, parce que ça piquait un peu, il fallait repartir à Paris. 4 heures de route. J’avais déjà fait quelques allers-retours entre la maison de René et ma Saab, les bras chargés remplissant mon coffre de tirages de quelques-unes de mes illustrations. Des réussis et des loupés. Je prenais tout ! 

Notre discussion avec René s’était prolongée la veille, dans sa cuisine avec du pâté en croûte lyonnais et encore du rouge. Le jaja l’avait rendu sensible, fragile. Il n’était pas si vieux, mais on sentait qu’il n’en avait plus rien à foutre de rien depuis la mort tragique d’Elisabeth, sa femme adorée, sept ans plus tôt. Passionné d’arts graphiques, c’est la seule occupation qu’il n’a pas arrêtée. Tirer. Imprimer. Reproduire. Mais pour le reste, il s’en carait ! Ile ne se lavait plus tous les jours, s’était remis à fumer.

Au milieu de notre discussion, quand sa mélancolie s’effaçait derrière sa passion du métier, il m’a fait un proposition. Il me confiait qu’il avait de plus en plus de mal à faire tourner ses Heidelberg, son dos le lâchait. Ça devenait douloureux, ses coudes étaient eux aussi fatigués à cause d’une arthrose héréditaire. Il me dit qu’il voulait me refiler ses bécanes, tout son atelier, que je puisse prolonger son œuvre. Il m’avait visé comme le digne héritier de son œuvre inachevée. 

Je voyais ça comme un cadeau du ciel, une chance construite sans efforts. J’avais dans un premier calcul envisagé de tout installé dans ma cave, c’était faisable matériellement. On verra ce qu’on en fait plus tard. Ma maison avait une grande cave voutée où j’avais entassé des tas de choses inutiles au quotidien. Il suffisait de faire un gros ménage, réserver un passage des encombrants, récupérer ces 40m2 pour organiser mes prochaines maladresses…

Après avoir serré une franche poignée de main à René, je m’étais assis dans la voiture, il était debout devant ma portière ouverte. Je n’avais pas répondu franchement à sa proposition qui m’avait pris par surprise, mais il avait compris que je ne mettrais pas longtemps à accepter son offre. Notre amitié corporatiste simplifiait les réponses à donner. Notre poignée de main sonnait comme un deal, sans un mot avec la gueule de bois. La brume commençait à s’évaporer au fil du jour, je démarrais la voiture, claquais ma portière et rentrais à Paris.

 

Episode 4

Nous avions mis 3 mois pour régler l’affaire. Tout s’était merveilleusement déroulé et j’avais à présent les deux machines installées et vérifiées au niveau à bulle au fond de ma cave. Il avait même fallu couler une semelle de béton. René m’avait accompagné, je l’avais invité à passer chez moi et rester autant de temps qu’il le souhaitait. Je le savais amoureux de sa campagne et son séjour serait de courte durée. Il resta finalement 1 mois et demi, avait fait repartir chaque bécane, méticuleusement, en décidant de se calmer sur le pinard après que je lui ai fait la remarque qu’il n’y allait pas molo quand même. Jamais avant 16 heures en tous cas, il y avait eu des progrès. Ça semblait pour lui comme une cure de jouvence. Je l’emmenais certain soirs boire des coups dans les bars à Paris, au Brasero chez Christophe ou ailleurs.

Le cliquetis des machines chez moi sonnait comme le nouveau rythme de mon histoire et René rentrait oficiellement dans mon panthéon, à côté de Paul Rand et Léonard de Vinci…

Je mis quelques mois à bien maîtriser les impressions, je me perfectionnais jour après jour, souvent la nuit et finis par atteindre une très bonne qualité qui commençait à me mettre les poils. J’essuyais beaucoup d’échec, il s’agissait d’imprimerie de haute voltige ! Et au-delà des rouleaux, de l’encre et du papier, il fallait en amont avoir travailler à la PAO pendant des centaines d’heures. J’avais poussé Photoshop™ dans ses retranchements. Je travaillais sur un gros Mac totalement déconnecté de tout réseau. Il ne faillait qu’aucun fichier, aucune image ne soit traçable, nulle part. Le Cloud était mon ennemi. Je prenais grand soin de sauvegarder 5 fois mes dossiers tous les jours ou presque, mais rien ne sortait de la maison, tout était physique sur disques durs, bien planqués dans un faux sol que mon père avait bricolé il y a bien longtemps pour planquer son whisky qui lui était interdit par ma mère.

Je passais beaucoup de temps à la cave, oubliant la réalité des femmes, de la lumière et du consumérisme. Je ne me lavais pas tous les jours mais les multiples essais à tirer des petits et grands formats m’avaient conduits à atteindre un niveau que je n’aurai jamais soupçonné avoir auparavant. J’avais un jouet avec lequel j’avais l’impression que je pourrai jouer jusqu’à la fin de mes jours.

Cette activité étant très chronophage, je n’avais pas le temps de travailler, comme les vrais. Le travail qui se facture, celui qui me fait manger. Je dépensais beaucoup d’argent en encre et en papier, j’avais trouvé des papiers incroyables et des encres fabuleuses, le reste m’était égal. À part Stephan, qui hantait mes pensées, toujours.

Fatalement, mon activité officielle de visual artist avait pris du plomb dans l’aile et la faillite ne se fît pas attendre. Tout va très vite dans ces cas-là. Devant la froideur digitale de l’administration fiscale, je mis ma boîte en dépôt de bilan et l’affaire fût pliée en deux coups les gros. J’en avais pas tirer grand chose, si ce n’est le gel de mes dettes sociales.

J’étais dans une impasse, pris à la gorge, englouti de dettes domestiques et amoureux de celle qui m’a quitté parce qu’elle n’aurait jamais eu le courage de vivre ça. Heureusement, j’avais cette maison, dont j’avais hérité. J’avais eu beau avoir des aventures, Stephan me collait à la peau, je ne m’en défaisais pas. Je rêvais d’elle tout le temps, même si je m’en souvenais rarement. C’était tellement absurde de se quitter pour un problème de statut, ou de posture. C’était une séparation statutaire. C’était un désamour pratique, la fin d’une passion amoureuse qui semblait solide. Ça m’était inadmissible de voir ma vie bégayer, hoqueter, tomber pour des conneries comme ça. Stephan est la femme de ma vie, et toutes les autres ne sont que de sales copies. J’entretenais l’espoir de la retrouver un jour. Ou une nuit. Et même si nous ne nous parlions presque plus, ou que très rarement, j’imaginais qu’on se re-séduirait, un jour, où peut-être il fera nuit…

A force de m’amuser à faire tourner les machines, à réaliser des tirages qui se rapprochaient de la perfection, j’avais atteint une expertise qui se rapprochait de celle de René. M’était alors venue l’idée d’essayer de reproduire des billets de banque. Quand j’envisageais cette hypothèse, je voyais se régler tous mes soucis administratifs, et je voyais déjà mon frigo plein tous les jours. Je voyais aussi comme une sorte de vengeance sur la vie, quand le compte en banque régit tes histoires d’amour. Imprimer des faux-billets ! Un vertige ! J’avais le matériel, la formation hors-pair de René, Allez je me lance. 

Je passe mes soirées à faire des tests, des tirages, des retirages. Mais aussi à réfléchir à toutes les erreurs à ne pas commettre si je ne voulais pas me faire serrer…

Techniquement, je me lançais dans un défi compliqué. Les banques centrales européennes ont blindé leur matériel fiduciaire, avec des propriétés spécifiques dans les encres, mais aussi dans le papier. Les pliures, les soumissions à toutes les conditions, l’eau, le froid, le chaud, bref tous les traitements que subit un billet pendant son existence, -plus courte qu’on ne le croit-, doivent être appréhendés lors de sa fabrication. C’est un des seuls imprimés capable de passé 5 à 6 fois à la machine à laver sans perdre toutes les inscriptions de valeur qui lui sont attachées. Il m’est impossible d’intégrer toutes ces qualités, le papier étant par définition introuvable et les techniques utilisées sont hors de portée pour mon petit business. Idem pour les encres. En matière de sécurité imprimée, il s’agit de toujours garder une longueur d’avance sur les imitateurs. Il faut que je ruse. Je ne ferai pas des copies parfaites, mais suffisamment fidèles pour qu’ils passent inaperçus lors de transactions quotidiennes. J’éviterai donc de faire de faux 100 et 200 euros. 

La durée de vie d’un billet est courte, mais l’art est long. Tous les six mois, il rentre au stand, retourne à la Banque de France pour check up complet de sa bonne conformité ou se faire déchiqueter. Au bout de deux ou trois ans, il est détruit dans l’indifférence de la société consumériste. Même pas recyclé ! Mes contrefaçons seront découvertes rapidement, mais la traçabilité sera inexistante, les billets, ça passe de mains en mains d’inconnus…

 

Episode 5

Il faut que je me dépêche, ce matin-là. Oui, j’ai beaucoup réfléchi à la manière de vivre quand on est faux-monnayeur. Pour la justice, je vaux aussi cher qu’un violeur ou un trafiquant de coke du haut de la pyramide. Il faut la jouer fine. Je me réveille parfois la nuit, par un cauchemar où Stephan vient avec son lance-flamme pour brûler ma cave, mais je sui  globalement bien organisé. Il s’agit de garder une vie sociale, une posture de gars normal qui gagne ce qu’il faut pour s’en sortir mais sans plus. Et ça me convient bien, ça me maintient, m’évite d’exploser en vol. Je mets un point d’honneur à rester sur terre alors que j’ai environ 1,5 millions d’euros en coupure de 20 et 50€ planqués dans ma cave, en planche de 100 exemplaires restant à  massicoter, dans des tiroirs large où René enfilait ses planches de timbres avant moi. Ce même meuble, que j’ai pris soin de planquer derrière un rideau de fortune, mais sans plus. J’ai, aux yeux de mes proches une activité d’impression, un hobby qui me permet de faire des tirages de mes œuvres, dont je suis censé en vivre. J’ai des planches d’avance, et j’en tire régulièrement. J’ai toujours 10 000 euros devant moi, en petites coupures. Si j’imprime toutes les rames de papier vierge que j’ai dans ma cave, à vue de nez, je devrais être à la tête d’une petite fortune d’environ 53 millions. Si tout se passe bien, je devrais m’en sortir jusqu’à la fin de mes jours, et si on les retrouve après ma mort, fidèle à René, rien à foutre. Je n’ai pas d’enfant, plus de parent et un frère qui a disparu. Tout va bien. 

Mais quand même, ce matin-là, il faut que je me dépêche. J’ai rendez-vous avec le directeur de création de l’agence BEPG&Cie, le fameux Cyril Puteaux, multi-primé à l’international et boursouflé d’arrogance à 200K par an dans une des plus grosses agences de pub de Paris. Là, il s’agit d’une prise de brief tordu, un visuel à faire pour une marque de montres très haut de gamme. Sous ses airs “cools”, c’est une tête de con dans ses t-shirts blanc. Un fils de riches banlieusards qui a eu son Master 2 en école de pub privée, puis a pris la mauvaise habitude de baisser son froc pour le fric dès que l’occasion se présente. Sa casquette des Sox et sa barbe ridicule lui donnent un air de skater, sans qu’il n’ait jamais mis les pieds sur une planche, a priori. Ça semble flagrant, je ne le porte pas dans mon cœur. J’ai travaillé avec lui plusieurs fois sur différentes missions avec cette agence depuis 10 ans. Il représente presqu’à lui seul la raison pour laquelle j’ai décidé de prendre les chemins de traverse, d’imprimer des faux-billets pour éviter de croiser ce genre de personnes le plus possible. Et en même temps, il faut que je garde un emploi du temps ordinaire. Il faut encore que je me tape ce genre de bouffon avant de trouver la big idea un jour, pour me casser définitivement. Avec ce nouveau statut de faussaire, ça prend forme.

Techniquement, imprimer des faux-billets, c’est très compliqué ! J’ai réussi à relever tous les défis, hologrammes, filigranes, impression métal. Le résultat, en regardant bien, n’est pas parfait, il doit manquer une bonne dizaine de sécurités inatteignables, mais ce n’était pas un sujet sur les petites coupures. Je sais très bien où mon travail pêche, mais tout le monde s’en fout, je suis le seul à le voir, je suis le seul à le savoir. Je trépigne de temps en temps de ne pouvoir en parler à personne. J’ai été obligé de mettre une seule personne de confiance, mon ami Christophe, rencontré aux Arts-déco, qui partage avec moi l’amour de l’imprimé. Mais surtout pas à Stephan, même si je voulais la récupérer. Je voulais la retrouver. Serai-je tomber dans un piège ? Me serais-je foutu tout seul dans le grand banditisme, synonyme d’une vie secrète et quelque part, en cavale ? Oh merde.

Il faudra compenser à tout ça, donner une raison à tout ça. La véritable raison pour laquelle je me suis lancé dans cette aventure n’est pas l’occasion que m’en a donné René. Je veux ne plus jamais me faire virer par une femme sous prétexte que je ne peux pas suivre son train de vie. J’ai décidé depuis le début que ça ne me servirait que pour les courses et les clopes, pour aider un pote ou inviter une belle en weekend et faire quelques achats coups-de-cœur, comme une vieille bagnole par exemple. Il me faut shunter tous les moyens de paiements numériques et ce n’est pas une mince affaire ! Je commence à faire la queue aux guichets pour tout. Tout ce dont j’ai pris l’habitude de commander ou d’acheter sur Internet, il faut que je le trouve dans la vraie vie. Je garde une activité, un compte en banque. Je chasse les quelques agences de voyages avec pignon sur rue qui ne se sont pas encore fait tuer par les pure players pour régler mes voyages en liquide. Il faut la jouer fine. Faire quelque chose de bien de cet argent. Alors de temps en temps, je travaille. Je me déplace dans les agences qui daignent encore me donner du travail, de temps en temps, comme une couverture. J’ai beau avoir rendez-vous avec des connards, je prends tout à la légère, et je sais que je peux leur faire un bras d’honneur dès qu’ils m’agaçent un peu trop, ce que je n’ai encore jamais fait l’occasion ne s’étant pas présentée, ou alors je suis trop bien élevé. Là, j’ai pris une commande, un visuel à réaliser pour Baume & Mercier très bien payé. Je dois abandonner ma cave le temps de concevoir ce boulot, ce ne serait l’affaire que de 4 ou 5 jours.

 

Episode 6

Quelques jours plus tard, alors que je gribouille consciencieusement sur la table de ma cuisine en écoutant l’œuvre complète de Stan Getz sur Deezer, on sonne à ma porte. Je suis en jogging et sweat un peu puant, j’hésite alors entre enfiler autre chose de plus présentable ou rester comme ça, parce que merde. Je me dirige vers la porte sans me changer, je passe la main dans mes cheveux pour tenter un brushing express. 

C’est Stephan, qui passe dans le quartier exceptionnellement et qui en profite pour me faire un coucou, m’annonce-t-elle devant ma porte. Ça fait un an que nous nous sommes séparés et 8 mois que je ne l’ai pas vue. Elle est toujours aussi belle. Peut-être plus. 

- Bah ? 

Je reste un peu con, forcément surpris.

- Salut Yvan. Je passais, je me suis dit que…

- Bah rentre je t’en prie… Je lui souris.

Elle passe la porte après m’avoir demandé si je pouvais lui offrir un café.

J’ai le réflexe stupide d’empoigner le cendrier pour le vider pendant qu’elle part s’assoir dans le canapé. 

- Tu fumes toujours ?

Je trouve la question un peu conne mais malgré ma stupéfaction de la voir, je tente la bonne humeur, je suis heureux de voir Stephan. C’est accompagnés de doubles expresso et de quelques palets bretons qui mettent des miettes partout que nous avons une discussion qui aurait dû avoir lieu 8 ou 10 ans plus tôt.

L’ambiance est propice aux confidences je ne sais pour quelle raison. Sa venue est impromptue mais c’est comme si le rendez-vous avait été pris depuis longtemps. 

On s’installe dans mon salon baigné par le gris du jour.

- “Comment tu vas ?” me demande-t-elle.

Après deux secondes de réflexion, je lui réponds :

- “Si je t’aime, est-ce que ça te regarde ?” Elle se souvient que c’était du Nietzsche que  je lui avais déjà écrit. Mais ça tombait à propos et j’étais content de mon effet. J’enchaînais :

- Tu sais Stephan, quand on s’est quittés, les mots restaient coincés. Ils n’existaient plus. En travers de la gorge. Incapable de te dire, impossible de te parler à cause du tsunami qui s’était abattu sur les rives de mon petit cœur blessé. J’en ai écrit des centaines de mots, pour toi, sur toi, pendant 2 ans, mais ils ont tous finis à la poubelle. C’était ridicule mais ça me faisait du bien, sûrement. Et puis je t’aimais infiniment.

Je n’avais envie de te faire aucune déclaration d’amour ni de diatribe de rancœur, je tâchais de garder la joie et d’avoir la foi en un monde meilleur. Le mien y compris. 

Je t’en veux beaucoup de ne jamais m’avoir parlé, depuis le tout début. Et peut-être que tu t’en veux aussi, ou pas. Je te mettais souvent en garde, en essayant de ne pas être trop lourd, souviens-toi, je te disais souvent que si l’on ne communique pas plus, si l’on ne parle pas plus de nos sentiments, notre histoire ne durera pas…

Un blanc envahit l’espace, Stephan semble avoir besoin d’entendre ce que je lui dis. 

- Ce qui devait arriver est arrivé, Stéf. Tu m’as viré. Comme ça, sans en avoir discuté une seconde, sans réelles explications. Je n’étais plus à la mode dans ta sphère. Qu’est ce que le calendrier et les apparences ont à voir avec les histoires d’amour ?

Tu m’as avoué après à l’époque que tu avais attendu, pendant un an, voir si c’était juste un passage. Tu n’as rien changé. Tu ne m’en as jamais parlé. C’était tellement tellement déprimant. Parfois, je repense à toutes les fois où l’on a fait l’amour, et où tu ne m’aimais plus. 

- Yvan, tu sais, je t’ai aimé très fort. Oui j’étais prise dans un tourbillon avec mon boulot, oui, je favorisais tout ce qui pouvait m’assurer des futurs, proche et plus lointain. Oui, je ne voulais pas avoir à refuser quoique ce soit à Josette. J’avais peur sûrement. Et puis, c’est vrai qu’avec ton métier, avec ta bohème, tu ne me rassurais pas tous les jours. J’étais furax à chaque fois qu’un con te refusait un boulot. Tu as du talent et j’étais admirative de la passion qui t’animait. Ça aurait pu être du macramé, c’était pareil tellement tu étais sincère, et c’est ça qui me plaisait chez toi.

- Du macramé ?! T’en aurais eu marre encore plus rapidement de toutes ses suspensions en cordes dans ton salon ! Ça la fait sourire, mais pas rire, elle parlait gravement, avec ses yeux tristes de celle qui s’accorde avec la fatalité.

- Et puis, Yvan, tu as travaillé de moins en moins, moi de plus en plus, nos rythmes se décalaient et tu finissais par ne plus t’occuper que de Josette et fumer des joints quand elle dormait ! Ça a cassé quelque chose, oui, c’est con hein ? Mais j’ai vu qu’aujourd’hui ça va mieux ! Tu as pu garder cet endroit, heureusement, parce que c’est chouette ici, je suis contente pour toi. Quand tes parents étaient encore dedans, et avant que tu la louais à tes américains, on a eu de bons moments dans cette maison. Re-sourire.

- Oui, puis le XIIIe, j’aime bien, c’est décentré, plus calme. Et puis c’est le quartier des arts graphiques, historiquement c’est cohérent… J’ai retrouvé des missions, petit à petit, je me suis diversifié. Ça marche pas trop mal mais le marché est dur.

- Tu t’es diversifié ? Genre ?

Je me rends compte de mon lapsus.

-… Euh, enfin, je cherche de nouvelles méthodes de travail, des techniques, des chemins différents, je cherche ce truc que je ne trouverai jamais… Tu vois ce que je veux dire. Non, tu vois pas ce que je veux dire… Je m’occupe avant qu’on crève tous, je continues de vivre, je suis social et ermite en même temps, c’est mon équilibre, c’est mon rythme… ceci dit, tu colonises toujours mon cœur Stephan, complètement, toujours. Je n’arrive pas à ne plus t’aimer, ça se fait pas comme ça, je te le dirai un jour si ça s’arrête, mais je crois que je t’aimerai toute ma vie. J’hésite chaque seconde de ma vie entre me mettre à genou devant toi ou te laisser tranquille pour respecter ton choix. J’ai choisi la deuxième option, par respect pour toi, mais quel manque sidéral ! C’est comme ça. Je ne me batterai pas contre ton gré. Je veux rester digne. Et libre. Pas triste, positif et créatif si possible…

Mon souffle est court, je lui déballe tout ce que j’ai ruminé pendant si longtemps. 

- Parfois, dans mes rêves les plus fous, je t’imagine tomber dans mes bras en me demandant d’oublier tout ça. Puis j’ôte cette pensée de moi illico. Tu fais chier merde Stephan ! 

Elle me demande un autre café et s’allume une Vogue. Je n’avais jamais envisagé de lui dire tout ça, aujourd’hui, en ce samedi à la météo maussade.

- Josette me manque aussi. Je n’aurai pas pensé à ce point. Elle me prenait parfois pour son « papa », inventant des jeux qui la réconfortaient et où je devais jouer ce rôle, et j’avais pas intérêt de mal le faire, tu connais ta fille ! Je n’ai jamais voulu prendre cette place-là, elle a son père, même si il est loin, mais ça me remplissait de quelque chose, et peut-être qu’elle aussi. Il me semble que ça apportait un certain équilibre joyeux pour tout le monde, c’est comme ça que je le vois. Tu fais chier merde !

Un large sourire déforme sa bouche que j’ai tant embrassée, ses yeux s’embrûment et clignent.

- Si je veux être complètement sincère, je m’ennuyais avec toi la dernière année. Tu refusais mes propositions et initiatives, tu semblais être indifférente à ce que je t’offrais, en allant des fleurs jusqu’à l’amour infini et maladroit que j’avais pour toi. On s’engueulait tout le temps à la fin. J’essayais tout le temps de nous sortir d’une certaine routine. Tu me laissais vaquer à mes occupations, tout ce qui me concernait te semblait ordinaire. Des occupations, j’en avait pas beaucoup, je ne bossais plus. J’avais toi, Ô toi… Pourtant, notre histoire, c’était bien. C’était frais et ça semblait correspondre à nos vies respectives, là où on en était dans nos vies, avec nos vies antérieures dans le sac à dos. On rigolait beaucoup. Peut-être avais-tu trop la tête au futur pour ne pas vivre le moment présent. Peut-être que j’étais con, c’est possible. Oui, mon cœur palpitait toujours pour toi, et le premier qui t’emmerdait, je lui cassais la gueule. En amour, ce qui manque à l’un n’est pas forcément caché dans l’autre.

Elle rigole généreusement, un brin moqueuse. Il y a trop longtemps que je n’ai pas entendu ce rire. Elle semble en pleine forme. Elle ne s’est jamais arrêté d’aller faire son jogging le dimanche matin au Bois de Boulogne, contrairement à moi.

Elle ajoute d’un ton désolé : Ça m’a fait infiniment plaisir de te revoir, Yvan, mais là il faut que j’y aille, je dois aller récupérer Josette à l’anniversaire de Blaise, tu te souviens de ce gamin à la maternelle ? Et bien, ils sont toujours copains comme cochon, on les mariera !

- ba euh ok. Alors du coup, tu pourras dire à Jojo que tu m’as vu et que je t’ai dit de lui faire un gros câlin. Elle a besoin d’argent ? Ça lui fait 14 ans maintenant c’est ça si je compte bien ? On a besoin d’argent à 14 ans ?

- Oui c’est ça, 14 ans, et oui ! Elle est réglée et commence à avoir des hanches ! Tu lui manques, elle me parle souvent de toi. J’ai souvent voulu venir te voir avec elle, et puis je n’avais pas le courage. Qu’est ce que je te détestais dis donc l’année dernière !

- Tu sais, maintenant que j’ai du recul, Je pense que tu as oublié les intentions à l’époque. Les intentions. Chaque mot, chaque geste, chaque intention. C’est comme ça qu’il faut être amoureux. Peu importe que ça soit noble ou domestique, peu importe que ce soit grandiose ou pas cher, les intentions sont bien ce qui entretient ce que l’on entreprend et ce que l’on choisit. Les intentions ! Le pouvoir, l’influence, le fric, le bankable, qu’est ce qu’on s’en fout, non ?

Tu m’as viré, je n’osai même pas envisager une volte-face de ta part, mais j’en rêvais chaque jour ! Et encore maintenant…

Elle lance un « Ouai… » dubitatif, se lève, vient embrasser ma joue mal rasée et se dirige d’un pas un peu pressé vers la sortie. Les femmes sont bien plus intelligentes que les hommes, elles ont 100 ans d’avance sur eux.

Je finis la journée en reprenant mon dessin. J’ai avalé quelques tranches de mortadelle au fil des heures et quelques verres de vin, puis je m’endors sur le canapé devant les infos en continu sur l’hystérie de ce monde.

©Xavier Péron tous droits réservés 2020